• 23déc

    Le bruit et l’extase de la vitesse

    « Si Google avait existé du temps de Galilée, on y aurait trouvé que la terre était plate » me confiait récemment un ami. Même si on doit à la vérité de dire que du temps de Galilée, la terre était connue pour être sphérique (c’est sa mobilité qui n’a pas été acceptée), la formule est frappante. Elle illustre assez combien, dans l’océan d’information numérique dans lequel nous recherchons des données, nous pêchons davantage des bruits que des informations pertinentes, c’est-à-dire des redondances et des contre-sens plutôt que des éléments utiles à l’analyse et à la décision.
    Un système d’information contient lui aussi du bruit à la mesure du volume d’information qu’il stocke et diffuse, dès lors qu’il n’y a pas d’intelligence humaine pour contrôler leur pertinence et leur donner du sens. Tout au plus peut-on utiliser des techniques de langages, des métadonnées pour qualifier, formaliser et structurer le savoir autant que possible, pour transférer une partie de la connaissance du cerveau à la machine, passer du concept tacite à l’explicite.
    La machine pour autant n’apprend pas à connaître, elle acquiert et restitue formellement. Elle ne créera des liens, ne « raisonnera » qu’en fonction de règles de logiques spécifiées. L’objectif n’est pas de déposséder l’humain de sa capacité de réflexion, mais de fournir une assistance efficace. Cette dernière devient indispensable face à une quantité d’éléments de connaissance de plus en plus importante, dans des formats et sur des mediums démultipliés, pour que l’intelligence humaine soit en mesure de faire les inter-relations qui seraient sinon invisibles sous la multitude.

    Selon Kundera, « la vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l’homme ». Cette vitesse nous la ressentons dans l’accélération des communications numériques. Pour autant, elle ne nous oblige pas à perdre le contrôle et ne nous fait pas perdre nos capacités de réflexion, si nous acceptons de donner du « temps au temps » (Dar tiempo al tiempo selon Cervantes). Car la valeur d’une information dépend de la valeur du temps qu’on lui consacre, temps de réflexion, de production et de contrôle, c’est-à-dire temps pour l’identifier, la structurer, la formaliser, la fiabiliser ou l’analyser plutôt que de la subir.

    Ce n’est pas parce que la mise à disposition de l’information paraît immédiate qu’il faut exiger en tous domaines des réponses immédiates.
    En disposant plus vite de plus d’informations, cela ne veut pas dire que la tâche de les analyser et de les contrôler disparaît, ni même que nous ne soyons plus en mesure d’exercer un contrôle. En effectuant un parallèle avec le progrès de l’automobile sur une centaine d’années, on peut rappeler l’inquiétude initiale de certains sur le fait que le corps humain ne supporterait pas des vitesses à 100km/h. Cette vitesse au final était supportable car non subie dans le référentiel de l’habitacle et vitesse ou pas, c’est toujours le conducteur qui choisit sa destination, pas sa machine, même si elle a changé son rapport à l’espace. Le temps du voyage demeure, même s’il est réduit et qu’il demeure à investir par l’homme. De la même façon, un conducteur peut se tromper de route ou donner de brusques coups de volants dangereux et il existe des lieux qui imposent de ralentir.
    Les technologies numériques changent effectivement notre rapport à l’espace, à la géographie, au temps et aux autres, qui, a priori, sont plus accessibles. Pour autant, notre conscience, notre compréhension, pour exprimer sa singularité, demande toujours un certain asynchronisme par rapport au flux d’information reçu, celui de son propre tempo. En imposant des dispositifs de synchronisation, des communications instantanées, des logiques de productivité à outrance (jusqu’au ridicule cas des bracelets rouges en suède), en poussant à une fausse personnalisation qui incite à ne s’intéresser qu’à ce qui devrait nous intéresser, ou ne consulter que ce qui est le plus consulté par nos communautés d’intérêts manifestes, on conduit à l’appauvrissement de la réflexion et du potentiel transformationnel de l’information et des technologies associées.

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